Ambérine, voyageuse en 2098

15 juillet 2098, Ambérine, jeune fille de 15 ans, voyage comme chaque année avec son grand-père. Ils ont réservé quelques semaines auparavant auprès de « Néo-Voyages » pour découvrir le fameux Machu Picchu. Après les quelques formalités d’usage, ils arrivent à l’entrée de ce site exceptionnel…

Les voilà à 2430 mètres d’altitude, avec cette vue incroyable sur les montagnes péruviennes drapées par quelques nappes de brouillard matinal et baignées de la faible lueur du soleil levant. Festival de lumières et d’ombres sur fond de ruines millénaires. Une douce brise régulière fait flotter les cheveux blonds d’Ambérine, absorbée par la magie de l’endroit. Doucement, elle et son grand-père avancent pour pénétrer dans le site, marchant sur les traces ancestrales des Incas. Des lamas broutent paisiblement ; le site est désert. Ils ont l’impression d’être les premiers à découvrir la cité Inca abandonnée.

Ambérine cherche la main de son grand-père à tâtons, la serre tendrement après l’avoir saisie. Le soleil est passé par dessus les sommets et ils ressentent une douce chaleur les envahir. Les chemins pavés les guident vers la résidence de l’Empereur Inca. L’exploration continue, rythmée par les bruits de la nature environnante. Un paresseux s’étire péniblement dans cet arbre d’où s’envole un ara. Là, tout n’est que luxe calme et volupté aurait dit un auteur oublié d’un autre siècle.

Le temps passe trop vite, et il est déjà l’heure de se diriger vers la sortie. Encore époustouflés par cette visite, ils entendent au loin la consigne du guide automatique.

-C’est terminé Mesdames et Messieurs, veuillez retirer vos casques ! répète une voix métallique hors d’âge.

Ambérine s’exécute. Elle ôte l’imposant casque d’ultra-réalité-virtuelle-augmentée. La pièce s’éclaire petit à petit. Son grand-père est à ses côtés, tout sourire. Les ventilateurs producteurs de brise cessent de tourner et la bande sonore qui a accompagné leur visite virtuelle s’arrête net.

-Fabuleux, c’était fabuleux ! s’exclame Ambérine. Ces nouveaux casques sont trop bluffants. Ils sont tellement légers, on dirait qu’on a juste un petit chapeau sur la tête !

-Et oui, on n’arrête pas le progrès, murmure le grand-père.

Ils sortent de l’agence de néo-voyage et marchent quelques instants, pensifs, foulant les trottoirs de la ville, la tête encore au Pérou.

-Dis Papi, tu as déjà été dans d’autres pays en avion, pour de vrai ?

-Oui Ambérine, j’ai eu cette chance. A de nombreuses reprises. J’ai presque honte de te le dire… C’était en… Attends voir… La dernière que j’ai pris l’avion ça devait être en 2065 je crois. En 2020, la fin du pétrole avait été prévue pour 2050 et on ne s’était pas beaucoup trompé.

-Mais il y en a encore du pétrole Papi, n’est-ce pas ?

-Il y en a encore un petit peu, mais son coût d’exploitation est tel qu’il est inacessible pour l’immense majorité d’entre nous. Vers 2060, le prix à la pompe était déjà très élevé, presque plus personne ne pouvait utiliser de voitures à essence. On a longtemps compté sur de nouvelles techniques de forage mais il a bien fallu se rendre à l’évidence : c’était la fin du pétrole à un prix abordable. Le renouvellement du parc automobile a été long et beaucoup de gens s’y sont pris trop tard. Les voitures à essence ne se vendaient plus en occasion, cela a mis en difficulté beaucoup de monde.

-C’est à cause de ça, les immenses cimetières de voitures en Afrique alors ?

-Et oui. Des millions de voitures à essence, voire même diesel, roulaient encore ! Jusqu’au jour où l’opulence a soudainement fait place à la pénurie ; les spéculations sur de nouveaux puits qui n’existaient en fait pas ont fait explosé les cours. 5 euros le litre, puis 6, 7 pour atteindre 10 euros ! Toutes les voitures à essence sont devenues en quelques mois inutilisées, se sont abîmées très rapidement, elles envahissaient les rues, les garages, indéplaçables. Plus de place pour les rares voitures électriques achetées pour remplacer les vieux moteurs thermiques, bref la zizanie. Des milliers de voitures ont traversé l’Europe par train pour rejoindre l’Afrique où sont honteusement stockées toutes nos vieilles bagnoles. Comme d’habitude, on a attendu le seuil critique au lieu de prévoir tout ça. Depuis le début des années 2000 on savait que ça allait se passer comme ça pourtant. Alors forcément, le prix des billets d’avion a explosé en même temps que le prix du pétrole. Si l’électricité rend possible le déplacement à vélo, en voiture ou en train facilement aujourd’hui, aucun moteur électrique assez puissant n’a été inventé pour remplacer les moteurs fonctionnant au kérosène. Tu vois, avant 2000 on imaginait le futur rempli de voitures volantes et au final, en 2100, les avions sont cloués au sol à part pour quelques milliardaires ; quelle ironie !

-Tu as été où en avion ?

-J’ai fait pas mal de pays, la Thaïlande, New-York ou encore la Guadeloupe. C’était plutôt très commun avant 2050.

-Maman dit  qu’autrefois, les îles étaient à la mode, pourtant plus personne ne voudrait y mettre les pieds aujourd’hui, c’est bizarre.

-Tu sais, les îles ont énormément changé depuis la fin du pétrole. Beaucoup de lieux touristiques sont restés accessibles par le train ; regarde, c’est très long, mais on peut encore aller en Inde, en Chine même en Thaïlande aujourd’hui en partant de Paris ! Mais pour aller sur les îles, il faut forcément prendre l’avion ou le bateau, deux moyens de transport très énergivores et qui ne fonctionnent plus de nos jours. Alors imagine des îles comme la Guadeloupe qui vivait essentiellement du tourisme. En quelques années, plus aucun vol, plus de bateaux de croisière qui y font escale. De graves crises ont éclaté, des manifestations ultra-violentes ont eu lieu. Les touristes n’arrivaient plus, mais les produits de tous les jours non plus ! Non seulement, les gens ne gagnaient plus leur vie mais en plus, ils ne pouvaient plus se nourrir, se vêtir! Beaucoup des habitants sont rentrés à Paris en avion à prix d’or, s’endettant gravement. Ceux qui sont restés vivent dorénavant comme il y a 200 ans ; ils doivent faire de l’élevage, produire leurs propres fruits et légumes. Beaucoup sont morts de faim… Il y a longtemps, on faisait encore les courses et un peu la cuisine. Aujourd’hui plus du tout, donc tu imagines le choc et la difficulté de vivre en autarcie ! Les anciens hôtels et clubs de vacances sont  à l’abandon et squattés depuis des décennies, plus aucun fonctionnaire n’y reste ou ne veut y aller, les DOM-TOM sont totalement laissés à leur propre sort. Et il n’y a pas que les îles françaises ! Toutes les petites îles sont livrées à elles-mêmes. Plus d’approvisionnement, plus de gouvernement, plus d’écoles, plus de police. Les îles du Pacifique sont aujourd’hui désertes et habités par des gens qui sont quasiment retournés à l’état sauvage. Tout ceci explique pourquoi les îles ne font plus rêver personne… Enfin, celles qui restent, puisqu’avec la montée des eaux dûe au réchauffement climatique, des milliers d’îles ont déjà disparu !

-Quand je pense que certains prétendent qu’il y avait même eu des quotas pour limiter le nombre de visiteurs sur certaines îles!

-Mais c’est tout à fait exact !

Le vieil homme, lancé dans sa tirade, mi-révolté, mi-désabusé, a accéléré le pas et manifeste son énervement par de grands gestes. Il s’arrête, essoufflé.

-Attends Ambérine, mon GHI (ndr : Google Health Instructor) veut me dire quelque chose.

Il appuie sur sa montre connectée et par son oreillette physiologiquement intégrée, il entend la voix du GHI lui ordonner : « Dylan, il faut faire une pause. Le rythme cardiaque et la pression artérielle sont trop hauts. »

-Viens, on va boire quelque chose dans ce café, propose sa petite-fille, on pourra s’asseoir.

Assis à la table en verre de l’établissement, chacun pianote sur l’écran tactile de celle-ci pour passer sa commande. Quelques minutes après, Dylan a repris son souffle et les boissons arrivent, amenées par les robots-serveurs.

-Je ne m’y ferai jamais à ces bars auto-gérés. Comment on en est arrivé là ? Un bar public où il n’y a ni barman, ni serveurs…. Que des clients les yeux rivés sur l’écran virtuel de leur montre connectée… Bref.

-En tout cas, dit Ambérine pour changer de sujet de conversation, merci pour cette visite ultra-réalité-virtuelle, j’ai adoré !

-De rien, ma petite-fille… Tu sais que j’ai réservé nos billets de train pour l’Inde ?

-C’est vrai ? Trop génial !

-Consulte ton GTI (ndr : Google Travel Instructor), il a les informations que le mien lui a transmis. D’ailleurs c’est lui, qui selon nos derniers voyages et nos goûts, a proposé cette destination…

Ambérine appuie sur le bouton droit de sa montre connectée qui projette instantanément un écran virtuel sur la table en verre.

-Affiche-moi mon prochain voyage GTI, énonce-t-elle.

Sur l’écran virtuel s’affichent les horaires du train, le temps de trajet, la photo des places en simulation 3D et la météo prévue.

-Je vous propose l’hôtel New World India Accor Hotel à New-Delhi, il correspond à 95.7% des critères de vos anciens hôtels réservés qui ont obtenu une note supérieure à 8.

-Ok GTI!

-Merci Ambérine, le compte de monnaie virtuelle de Dylan vient d’être débité, dit GTI.

-Réserve un resto aussi, vu qu’on arrive à 19h45.

-C’est fait ; celui-ci correspond à 92,3% des critères de vos anciens restaurants réservés, attention cependant, son taux d’intégration d’épices aux plats principaux est 25.4% supérieur à la moyenne des derniers restaurants fréquentés.

-Ca devrait aller GTI !

-Je vous ai déjà choisi votre itinéraire dans New-Delhi ainsi que la suite de votre séjour à travers 6 étapes au Rajasthan. Cela correspond à 88% de vos centres d’intérêt ; j’ai synchronisé avec mon ami GTI de Dylan et nous avons associé et analysé vos goûts pour mettre au point cet itinéraire.

-Ok GTI, on verra, on te fait confiance !

Dylan, les yeux dans le vide, essaie de se rappeler comment il faisait avant.

-Tu sais Ambrine, ces GI (ndr:Google Instructor) m’horripilent. Toujours à anticiper tout ce qu’on veut faire.

-Ben Papi, ils sont là pour ça ! Et de toute façon, ils le font mieux que nous, et selon nos goûts en plus.

-Oui évidemment, tu n’as toujours connu que ça. Tu sais qu’avant, je te parle d’il y a 50 ans environ, on faisait nos courses nous-mêmes ?

-Non ? Vous aviez du temps à perdre !

-On choisissait nos propres produits, on cuisinait ce qu’on voulait…

-Je préfère que notre GCI (ndr:Google Cooking Instructor) le fasse.

-En voyage, on choisissait nos propres itinéraires, nos routes, nos restos, nos hôtels, nos voitures de location, les lieux où on s’arrêtait…rumine Dylan.

-Tu sais bien que tout le monde laisse faire les GI. Ils choisissent toujours les meilleurs solutions.

Le grand-père n’écoute plus sa petite-fille, perdu dans ses pensées et ses souvenirs.

Il fronce les sourcils.

-… Et puis, petit à petit, les GI ont tout fait et surtout tout choisi à notre place. On est tellement habitués à ne plus choisir qu’on ne saurait probablement plus.

-Je sais Papi, tu me racontes toujours ça… Que tout a commencé avec Google Trips vers 2018…

Ils se lèvent de leur chaise et reprennent leur chemin.

-Vous serez arrivés dans 12 minutes si vous prenez le bus électrique 24, précise GMI (ndr:Google Maps Instructor) dans le creux de l’oreille des deux piétons.

-Ta gueule !

-Papi !

Dylan soupire, puis devant le sourire charmeur de sa petite-fille s’excuse en se forçant à sourire en retour.

12 minutes et 10 secondes plus tard, ils franchiront le pas de leur porte, ouverte automatiquement par leur GHS.

 

Un cadeau bonus pour celui devine le sens exact des initiales GHS ! Indice : G pour Google ! 🙂

 

 

Comment voyagerons-nous dans le futur _.png

à épingler ! 🙂

 

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27 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. anoushapati dit :

    Un beau texte qui fait réfléchir…
    Pour GHS: Google Home …. mmmh… pour le S je ne sais pas… System?

    1. C’est bien parti, dommage pour le S ! 🙂

      1. anoushapati dit :

        Rooh zut 😀 C’est le plus difficile 😉 Search? ^^

      2. Et non… C’est un nom commun, pas un verbe.

      3. anoushapati dit :

        On a le droit à combien d’essais ? 😉 (il m’en faut peu pour me prendre au jeu)

      4. Plus qu’un pour toi ! Ca met la pression hein ? 😀

      5. anoushapati dit :

        Hahahaha oula faut que je réfléchisse à fond 😉

  2. Marion dit :

    Cet article est génial, bravo ! J’aime beaucoup !

  3. Google Home Security?

    Quel bel article aussi terrifiant soit-il puisque l’imaginaire basé sur la réalité d’aujourd’hui pourrait bien devenir notre futur hélas. Notre planète réagira t-elle à l’unisson avant d’en arriver là? Nous sommes déjà partiellement ou complètement esclaves de nos portables et autres objets électroniques. Profitons de notre liberté de voyager tant qu’il est encore temps. J’espère qu’un avenir plus radieux nous attend 😉

    1. Ça aurait pu être Security mais non, bien tenté ! Totalement d’accord avec ta réflexion

  4. J’aurai essayé! Je vais restée à l’affût des réponses pour savoir la réponse 😉

  5. Très redondant le mot réponse dans mon commentaire lol ^^

  6. tiphanya dit :

    Google Home Secretary ?
    Pas mal du tout comme texte mais totalement déprimant !

    1. J’avoue que ce n’est pas très optimiste… Non désolé ce n’est pas secretary 😊

  7. Excellent article j’aime beaucoup même s’il faut reconnaître que ça fait peur le côté pénurie d’essence et disparition des îles. Par contre j’adore le principe du GHS (aucune idée pour le S par contre ) on est déjà à l’aube de cela mais j’espère que nous aurons tout de même une marge de manoeuvre suffisante pour rester encore maître de nous même. Donc rdv en 2098 j’aurai alors 121 ans je serais alors arrière arrière arrière grand mère et en route pour mon prochain voyage au Pérou 😊😊😊

  8. Matatoune dit :

    Excellent article . Moi qui suis entrain de lire  » En camping-car », sorte d’étude historico- sociologique sur ce mode de voyage! Me suis transporter dans un monde terrifiant qui restera inconnu de moi! Ouf! Merci !Ma contribution Google Home Social ou Google Home Sordide! Désolée, toujours réfractaire au respect des règles ! Une seule réponse, on t’as dit! 🌞💌

    1. J’aime beaucoup la 2ème proposition, mais ce n’est pas ça, dommage !

  9. Waouh j’adore, d’où viennent toutes ces idées ? C’est tellement bien justifié qu’on a l’impression que c’est inévitable, bravo !

    Pour la question, euh, Google Home Secuser ?

    1. Merci pour ce retour ! Désolé, ce n’est pas Secuser…. En fait tout cet article est né dans ma tête après l’essai de Google Trips. J’avais laissé à l’état de brouillon et en lisant l’article de FromYukon (https://www.voyage-yukon.net/voyager-en-2050/), j’ai eu envie de le terminer.

  10. Un indice pour trouver la solution, le mot qui vous manque puisque vous avez déjà trouvé Google Home, se termine en -or comme ses confrères I (Instructor)…

  11. LaDivia dit :

    Google Home Supervisor ?
    En tout cas, super article, pas gai gai mais tellement sympa à lire !

  12. Sarah dit :

    cet article fait froid dans le dos tellement j’imagine le futur de cette façon… bravo pour ce texte tenté de réalisme !

    1. Merci c’est peut-être plus facile d’imaginer le pire mais vue l’évolution actuelle des choses, c’est difficile de prévoir du positif….
      Au fait, est-ce vous qui êtes de Verdun ?

      1. Sarah dit :

        Pas du tout 🙂 nous, c’est le Doubs 😉

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